06 octobre 2007
égnaule-toi, va
Décris le manque, tu te fous de moi, tu voudrais que je décrives le rien, une particule de quotidien, imperturbable, un rien fait d'expectatives sans queue ni tête, sans queue en ce moment, vierge pour un homme, voilà c'est peu ça le manque, virginale pour une mère, c'est aussi ça le manque, demeurer une page blanche offerte (mais douloureuse) pour l'autre absolu, l'autre comme moteur - écrivain, auteur, cinéaste - de nombril, vrooum le nombril quand il me pénètre mon homme, vrooum le nombril quand elle s'impose la mère, moi moi mais c'est rien moi, quand le manque se fait dorer au soleil, et c'est un truc béant, quand souffle l'hiver gris. Il faudrait presque me voir en caméléon aux couleurs qu'on m'impose, je sais pas la liberté, ça fait trop mal, mais je sais bien jouer l'indépendance, je te jure, tout un numéro, l'indépendance, à toutes les sauces, féminine, familiale, amoureuse, amicale - sauf financière, peux pas être riche en tout, hein.
Oui quoi ?! Tu veux que je décrives le manque, très bien. Le manque, c'est quand j'ai l'entière inquiétude de ne pas me satisfaire à moi-même, peux pas vraiment appeler ça de l'angoisse parce qu'on sait de quoi ou de qui on manque, exactement comme on sait de qui on tient aussi, c'est du pareil au même. C'est le positif et son envers. Je suis une personne adulte, j'ai toutes mes facultés, mentales pas toutes non, la fin progressive de mes neurones a commencé son processus, ma mémoire ira se dégradant, mes facultés aussi, et je te dis pas quand je serai malade peut-être je peux aussi échapper à ça, la maladie, sauf que l'intelligence sentimentale, elle, elle dure, elle demeure, elle n'a pas besoin de toutes les connexions de l'intelligentsia neuronale, le manque je crois que ça se situe là, dans l'intelligence sentimentale, dans les réminiscences du corps, quelque chose en rapport avec la sensation, si on devait imaginer l'envers des cinq sens, parmi eux, il y aurait le manque, c'est comme un flair ou son contraire, comme une ouïe ou son contraire, comme la vue ou son contraire, comme le toucher ou son con. Le manque, ça ressemble à ça. Je vois bien, avec tout ce que je te dis là, t'as plutôt l'impression d'être devant un tableau abstrait. Putain, ça tombe bien, j'essaie de faire de l'impressionnisme.
Le manque, comment te faire comprendre... Le manque, c'est avoir un nerf qui transmet des informations qui n'aboutissent pas. Bip bip flop. On lance des messages, plein de messages, en fait ils disent tous la même chose, dans la névrose - sorte de fain inassouvie de réponses, et les réponses on peut toujours courir en rond, ça finit en frustration, parce qu'on en a conscience du manque, le manque est un rien certes, mais bien présent, il est là à table, il est là dans la rue quand tu marches, il est là dans ton lit, sous ta douche, et t'as beau faire brûler ton eau, le manque il se décroche pas de ton ombre, il est partout dans tes pensées, tu vis avec, tu couches avec, tu te masturbes avec, tu le laves avec tes pieds, tu le nourris bien gras, tu l'arroses bien salé parfois dans une rivière de larmes, t'aurais presque idée que le manque remplace son objet, y'a plus d'objet au manque, tu avais un manque de lui, eh bien t'as plus que le manque tout court, t'avais un manque d'argent, eh bien te reste le manque, fini le complément, fini. C'est un peu ça, comme une obsession, et il y a bien un moyen de l'oublier un peu, c'est l'acharnement dans l'occupation, une lutte de territoire, en avant la conquête, occupe, occupe, occupe-toi, travaille, fais le ménage, oublie de penser, oublie le repos, occupe tout le temps, conquiers-le, envahis l'espace, sois agressif au monde, moi ça m'emmerde, je t'avoue ça franchement, ça me les pète un peu de me fatiguer pour un rien dictateur.
Bon sinon tu peux toujours appeler, dire allô, bobo à un pote, une copine bien intentionnée. Allô, tu fais quoi ? Ou t'acheter le chocolat noir au Monop'. Noter une liste de manques à combler, oui parce que c'est comme des trous qui demandent à être bouchés, une vraie liste de Schindler qui serait tomber par erreur dans tes mains de Führer naissant, puis les abattre un par un, courez mes petis, courez, puis pan ! pan ! et pan dans le dos ! Les trous, tu les fais toi tout seul. En tout cas t'es obligé d'agir. Tu peux pas rester là à rien faire, parce que ça se nourrit de ton oisiveté, et ça grossit de ta vacance, et avec la dépression alors là, tu nourris un monstre qui va te dépasser en taille, et je te le souhaite pas. Bon en même temps comme je te le disais tout à l'heure, tu te sens pas seul comme ça, hein, pas le moins du monde, t'es pas mal occupé avec toi-même, avec un molosse pareil. Oui, c'est ça, c'est comme une insatisfaction mais passive, elle te vient tu sais pas trop d'où, même si tu peux désigner l'objet de ton manque, et même si t'as la psychanalyse et le reste pour te montrer du doigt à cause de quoi, et pourquoi, bah n'empêche quand c'est là, faut faire avec et prendre ses reponsabilités, agir, décider, exterminer une bonne fois pour toutes...
et après ? après quoi...? ah après l'avoir piétiné, enfoncé, exterminé ? bah rien, y en a un autre au coin de la rue qui te saute à la gorge. Pouah, et tu voudrais que je te décrives le manque ?! On a pas fini !
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