18 octobre 2007

l'amour est enfant de salauds, il n'a jamais, jamais connu de loi

Quand j'ai pleuré dans ses bras, de la manière la plus honteuse, découvrant ma plus profonde détresse, vous savez il y a toujours une au fond tout au fond qui domine toutes les autres, les impulse certaines, je sais que j'ai frôlé la possibilité d'une fin de mon amour pour lui. Je sais que perdue, malgré tout le soutien et les intentions belles des mots maladroits, si étonnamment maladroits, qu'il m'offrait en vrac, sans doute effaré de tant de douleur soudain éclatante, de douleur si naïve, effaré d'une culpabilité qu'il se devait d'avouer malgré lui, malgré tout cela, quand une porte demeure fermée, je m'obstine avec rage sur le battant qui ne cède pas, jusqu'à épuisement du corps, des yeux et du système nerveux, que je hurle désespéremment au contact avec le monde qui se cache derrière la porte, rien ne s'exprime alors que mon corps, que mon corps. Au lieu de tenter une échappatoire, un autre chemin, une autre porte. Au lieu de mobiliser mon intelligence.

Quand j'ai pleuré dans ses bras, la mort à laquelle je m'attends depuis si longtemps se trouvait devant mes yeux et dansait une sarabande moqueuse, et ridicule j'ai senti de désirer survivre par tant d'efforts, et obsène mon illusion d'espérer un jour des récompenses, aveugle et égoïste voilà c'est ainsi enfin que je me suis sentie à nouveau face à lui, face au noeud dans lequel mon corps s'était jeté et mêlé perdu par lui-même miraculeusement en accord avec ma conscience, avec ma volonté, avec mon désir - pourtant c'est exaltant, l'unité d'un être, mon unité réalisée en tension vers un autre être, la sortie de moi-même a été magnifique, je trouve, c'est ainsi que je l'ai vécu, merveilleuse, et sans cesse j'ai pensé je crois que la réalité viendrait à mon secours pour chasser les illusions, mais le merveilleux est une drogue. C'est ainsi que j'ai avoué que je n'aurais plus le courage après lui, que je n'avais plus le courage de mener une vie avec du médiocre amour, de me lancer sur le marché des célibataires comme autrefois, et il m'a dit mais vous êtes si jeune, et je disais je suis si vieille, et il ne s'est pas empêché de le répeter, oui vous êtes vieille aussi, mais si jeune, vous accomplirez de grandes choses, je le sais. J'aurais été méchante, j'aurais ri dans l'hystérie des instants borderline, et même si j'étais méchante, je crois vraiment que cet homme, je l'aime, aussi incroyable que je puisse aimer vraiment. En fait il m'a touchée, avec ces mots à consoler toutes les jeunes femmes en désespoir, des mots de courage, des mots génériques - mais comment exiger d'avoir les mots devant une désolation telle que la mienne se présentait, inouïe, désarmante, j'imagine.

Car, quand j'ai pleuré dans ses bras, c'est la colère qui aurait dû le saisir, et comment osais-je lui faire part d'une douleur aussi culpabilisante, et combien cette douleur ne concernait que moi, et rien que moi, et même si il avait m'avait touché des mots ambivalents, ambigus, sur nous, sur lui un peu, un mutisme à double face pour ne pas mentir, et même si nous nous sommes terrés dans le silence de l'existence de sa vie de couple, de mon point de vue c'est celle-là sa vie clandestine, oui comment cette douleur ai-je pu même penser la déverser sur son torse, sous son aisselle, par mes baisers, comment osais-je paraître si enfant, si sauvage, où était donc passée ma dignité. C'est vrai que j'ai manqué de dignité, et même dans ma colère contre lui, moins contre lui que contre notre destin, le destin se concentre sur le torse des hommes, et c'est là que j'ai mordu aussi fort, et si j'avais arraché sa peau, tant mieux, il y aurait eu là tout l'énergie de mon amour, toute la tragédie de l'amour en une seule morsure. J'aurais été l'adulte idéale que je devrais être, j'aurais prévenu ma douleur, j'aurais sorti nous du mutisme, j'aurais dit avec la simplicité avec laquelle on écarte une névrose : je suis malade de notre discontinuité, je suis malade d'absence, malade de manque, je suis malade de moi-même, je ne me suffis pas, j'ai la névrose qui s'appelle solitude inquiète. Et mon homme dans sa grande patience apparente, il m'aurait écouté ; dans sa grande mansuétude, il m'aurait dit tout aussi simplement qu'il ne pouvait combler cela, mais qu'il se ferait un peu plus présent ; j'aurais été heureuse de le sentir amoureux et volontaire. Mais il aurait dû dire au moins dire, et moi et moi, moi aussi je souffre, but maybe boys don't cry for sure. Il aurait dû penser comme elle se victimise...

Oui, je n'ai pas été l'adulte que j'espérais être, car c'est sans retenue que j'ai pleuré dans ses bras, et j'ai dévoilé un petit coin de ce que j'ai de plus humainement bas, j'ai pleuré à en vomir presque car je ne respirais plus dans mes muqueuses gonflées de chagrin. Je me suis laissée aller à la dictature de mon corps, qui a parlé quand ma conscience s'est défilée, qui a parlé au nom de l'inconscient, et mon corps ne s'occupe du chagrin de personne, il n'a pas écouté le chagrin de mon homme, ni le corps de mon homme qui a bandé comme il a pu, il n'a pas regardé les yeux de mon homme, là où toute son humanité se gonfle ordinairement, mon corps a rajouté des chaînes au noeud de l'homme, s'est victimisé, s'est glorifié de tout ce qu'il a de plus morbide dans sa survivance ; mon corps a manqué d'amour. Ce soir-là, il y eut une faute d'amour impardonnable. Mon homme dans sa face coupable ne l'a pas relevée, n'en a rien pensé, à cause de l'effarement je vous l'ai dit, la stupeur qui immobilise tous les sens, qui concentre toute l'attention sur la compassion, et je crois à la compassion de cet homme. Je voudrais pourtant être vaillante, et qu'il ne me le reproche pas, je sais me punir toute seule, je sais reconnaître ma faute. Je voudrais qu'il garde cette compassion aveuglante encore un peu, que j'ai la chance de l'aimer encore longtemps, moi je n'ai pas de compassion, ou je ne m'en suis pas encore découverte.

Quand j'ai pleuré dans ses bras ce soir-là, j'ai vu la possibilité d'une fin d'amour pour mon homme comme on voit la mort d'une âme d'annoncer, mon âme agonisante, et la fois d'après quand nous nous sommes revus aux Halles, que je l'ai rejoint et qu'il a été en retard un peu, je ne savais pas ce que mon corps déciderait, lui qui tranche net, je priais au rythme soutenu de mon coeur noyé dans l'incertitude, je priais mon corps de l'aimer mon homme que je l'aimais, et de l'accepter, de ne pas le rejeter, de me laisser le choix, et même le choix de souffrir encore un peu si je le souhaitais, je me serais mise à genou face à mon corps inflexible, aveugle comme la justice. Mon corps se prononcerait au contact du corps de mon homme. C'est difficile d'aimer absolument un homme qui aime deux femmes, et quelque soit différente sa manière de nous aimer, et aimer un homme qui aime les femmes, c'est pire encore. C'est difficile de se contraindre soi-même à la relativité, quand on se sent "être vivant au monde" dans l'absoluité, dans l'illusion ou dans un idéal d'absoluité. Il m'est difficile d'aimer deux hommes aussi à la fois, et de partager mon corps aussi. Il est difficile pourtant aussi de vivre dans la solitude des moments que je souhaiterais vivre dans l'intimité du corps et de l'esprit, dans la poursuite de la connaissance de l'être masculin dans ce qu'il a de plus intime, dans l'approfondissement du corps à deux. Il faudra que je me rende un jour à la relativité, tout le monde finit par devenir un salaud ordinaire, et j'ai beau faire ma coquette je le suis déjà depuis longtemps. Par la force des choses...

Il est arrivé sur la place devant St Eustache, et mon corps a vacillé dans le déséquilibre du doute, il a consenti à oublier un peu, et il y avait bien quelque chose qui avait changé, mais quoi ? Puis mon corps s'est rapproché d'abord parce que ma conscience lui a dicté son attitude, puis le miracle, le jamais-vécu :  après quelques minutes, une heure peut-être, mon corps a spontanément retrouvé son désir, son envie de se réfugier dans le corps de mon homme, de se coller au sien, de répondre au sien, de jouer, il me donnait sa bénédiction, et ce fut le soulagement merveilleux, une forme de bonheur secret, exaltante. Le soulagement du sursis.

Posté par Lolabrok à 20:06 - Commentaires [6] - Permalien [#]


Commentaires sur l'amour est enfant de salauds, il n'a jamais, jamais connu de loi

    Violent

    comme un instant de vérite où ta vérité te saute à la gorge.

    Posté par E-Lover, 18 octobre 2007 à 21:17 | | Répondre
  • Très beau, long souffle et cri, et très émue, de la peur du corps trop fort

    Posté par Lune, 18 octobre 2007 à 22:20 | | Répondre
  • j'en ai les larmes aux yeux... pour bien d'autres raisons, moi je l'ai bien longtemps forcé à vouloir ce que je voulais et il s'y est plié docilement ce corps... bon corps, qui ne se plie plus maintenant que la "tête" n'y est plus

    Posté par aeldyn, 18 octobre 2007 à 22:39 | | Répondre
  • beaucoup d'émotion, mes souvenirs remontent et je peux palper le moment même où j'ai vécu ces moments que vous nous faites le bonheur de mettre en mots, de mettre en cri, de mettre en vie.
    ici, souvent, je croise mon double et je me questionne : que reste-il de l'absolue particularité de mon histoire ? je construits les réponses au jour le jour, dans l'après, puisqu'il y en a un...

    Posté par allabouteve, 19 octobre 2007 à 10:42 | | Répondre
  • .....★

    beaucoup d'émotion aussi. tu as su mettre en vie/mots une emotion, un sentiment, une sorte de rupture du corps et de la raison, un effroyable lacher prise-nécessaire, un paradoxe amoureux et féminin (?) dans lequel beaucoup peuvent se retrouver. Toi tu as mis cette fulgurance en mots, tu l'as inscrite dans le temps, c'est un peu comme une décomposition au ralenti...on est plongé dedans, on le vit pleinement, on comprend, on réalise, on respire. Mais tous nous replongerons. Comme dans ton écriture fabuleuse et sensible, on replongera.
    fabuleux.
    merci.

    Posté par juju.k, 22 octobre 2007 à 14:39 | | Répondre
  • pourquoi te rendre coupable de ce que tu subis... coupable de n'être pas héroïque. (Et tu l'as été au-delà de toute mesure déjà.) D'être passionnée : ton moteur même.
    Il n'y a pas d'amour médiocre.
    Il y a des flambeaux qui se passent, mais combien de temps pour en porter la flamme, ça...
    Dans les moments d'errance d'amour, relire Clair de femme de Romain Gary...
    (tiens bon)

    Posté par dérobée, 22 octobre 2007 à 21:08 | | Répondre
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