23 octobre 2007

Brocking bridges

Je me force à écrire aujourd'hui, les jours derniers m'ont éloignée de l'écriture, de l'envie de retranscrire, je suis happée par ce sentiment de lassitude qui s'affiche sur les creux de mes yeux, donc ce sera la lutte sans cesse, voilà, une vie.

J'ai écouté tous les jours les émissions littéraires que j'aime, Humeur Vagabonde sur France Inter, ou Une oeuvre une vie sur France Culture, Les livres de la 8 cette semaine ont été annulés par le foot sur Direct 8, et mes journées de travail à l'écoute de ces émissions me donnent un peu de plaisir à mes matinées au bureau, et là parfois j'entends la voix d'auteurs qui me parlent, qui me touchent par leurs paroles, et je vois combien l'écrivain ne signifie rien pour moi, combien je ne peux me mettre dans la peau de l'écrivaine parce que le métier d'écrivain me paraît vain quand on ne sait pas écrire à la troisième personne, quand on ne sait pas imaginer la vie d'autres, les pensées d'autrui, ni traduire les actes étrangers aux siens. Je ne vois pas le sens de la littérature au delà du conte et du roman.

Pourtant il y a leurs paroles qui me touchent, comme ceux de Yourcenar qui racontait que l'écrivain se sent empli d'une mission à accomplir, une mission envers ses lecteurs, envers la vie, quelque chose qui le dépasse. Il y avait Maguib Mahfouz qui donnait ce conseil précieux qu'écrire ne sert à rien si l'on n'y consacre pas toute sa vie, si l'on n'y consacre pas tout. Ces mots-là je les ai compris, ils ont parlé au-delà des mots, au-delà de leur sens, j'ai ressenti ce qui avait pu pousser ces personnes à dire ces mots, sans doute ce que je lie depuis toujours à l'écriture, la nécessité comme une démangeaison, c'était maladroit de le décrire ainsi par le simple mot de nécessité, et très égoïste aussi. Mahfouz disait qu'il ne fallait pas chercher à être reconnu en écrivant, mais chercher à toucher le lecteur, à le transformer par les mots, à le modifier, c'était la seule et unique récompense, car écrire ne donne pas l'argent. L'âge lui a donné la sagesse.

J'ai lu un livre dont l'auteur m'énerve, dont l'écriture n'en est pas une, quelqu'un qui écrit de clichée en clichée tant il cherche la vulgarisation de son métier de pédopsychiatre, et qui pourtant tout comme Dolto qui m'avait passionnée donne à lire des cas auxquels il a été confronté où tout semble se dénouer avec facilité puisqu'il s'agit de dégager très rapidement une conclusion claire et lisible par tous, de toucher au plus sensible, au plus universel, du moins au plus culturel, donner du tout cuit sans passer par la forme crue, de la soupe. Pourtant il m'est venu ce soir en en parlant avec mon amie des jours et des chemins cette expression qui m'a échappée, ce livre d'une grande simplicité qui enchaîne exemple de cas sur exemple dans tout son grotesque : il a donné les autoroutes à mes cheminements sans fin, ces chemins de traverses que je poursuis sans jamais penser à la route toute droite, à l'autoroute. Ce livre, je l'avais repéré dans la bibliothèque d'une des colocataires, et j'ai longtemps hésité à l'ouvrir, presque quatre mois à passer devant sans y prêter beaucoup d'attention, ce livre s'intitule "Détache-moi" de Marcel Rufo.

Le premier soir que je l'ai lu dans une fatigue immense, mais où à cause d'un vacarme dans la rue et dans la maison je ne pouvais arriver à dormir, il se lit très vite, j'ai très vite saisi comment ce liv révélait ce que je savais déjà de manière intuitive mais que je n'avais pas abouti en mots concrets et sonores. Il y avait toute une réflexion sur la survie, la fusion, la défusion, le lien, le déliement. Bien sûr après la grande scène où j'ai pleuré affreusement dans les bras de mon homme, j'ai eu soudain l'occasion d'en arriver à la conclusion d'une attitude spontanée à laquelle je m'étais abandonnée mais qui me perturbait beaucoup et me dérangeait beaucoup. Après tout les autoroutes ne sont pas inutiles, et je n'ai pas regretté d'avoir jeté un coup d'oeil à cet ouvrage.

Dans la nuit-même où j'ai lu ce livre, à cause du remue-ménage dans le couloir j'ai fermé la porte de ma chambre, ce que je ne fais jamais. La chambre est presque exactement configurée comme celle dans laquelle on m'avait installée chez mes parents adoptifs qui sans doute plus large, comportait aussi deux portes, une cheminée à la même place, mon lit au même endroit et la porte que je fermais exactement au même endroit. J'ai rêvé pendant la nuit pénible que ma mère adoptive fermait et ouvrait cette porte avec beaucoup d'énervement comme elle pouvait le faire lorsque le cagibi derrière la porte était encombrée de mes chassures ou de mes sacs. Dans mon rêve, elle ne cessait de l'ouvrir et de la fermer, et je revoyais très bien la lumière telle qu'elle s'allumait la nuit quand ma mère passait de ce côté-là.

J'ai beaucoup réfléchi à ce livre et à ce qu'il racontait, de l'expérience que je connais bien de l'abandon qui suscite la persuasion qu'on n'est ni aimé ni aimable, mais aussi de la question de la fusion à la mère et du rôle paternel de défusion ou d'entrave dans une relation de mère / enfant qui s'apesantit trop longtemps ou trop lourdement dans une fusion à devenir morbide. J'ai pensé à mon parcours depuis mon adoption jusqu'à aujourd'hui avec mon amour en ce moment, jusqu'à la crise de pleurs. J'ai compris à quel point pour des raisons que je n'ai pas le temps ni l'envie de détailler encore, au moment de l'adoption (de la prise sous tutelle, je n'ai jamais été adoptée) j'ai régressé, j'ai revécu une petite enfance, la fusion complète avec une femme qui n'attendait que cela, une adhésion totale et vampirisante, mais qu'en même temps je grandissais par la force des choses, que la vie poursuivait son cours du côté de ma mère adoptive dont le mari n'a jamais su ni voulu intervenir dans notre amour violent et meurtrissant, ce n'est qu'au cours de leur divorce que j'ai senti se détacher l'intérêt de cette femme pour moi, un abandon normal dans un cas pareil, dans une période où bien sûr moi-même j'avais besoin de me détacher pour survivre, il n'était plus question de vivre mais bien de survivre, et venait enfin l'adolescence tardive, bien trop tardive, à 27 ans, mais j'ai eu un redoublement d'enfance qui m'a mise en retard.

Et ce n'est qu'au moment de cette crise de larmes incompréhensible, de petite fille qui comprend enfin que la fusion n'aura pas lieu, que pour cet homme, je ne serai pas tout comme j'avais voulu qu'il soit tout pour moi, dans ces larmes il y avait mon enfance enfin acceptée, enfin déclarée, alors que petite "adoptée", on me disait si souvent, comme elle est adulte, comme elle est vaillante. Le mieux aurait alors été qu'il me dise - non, au lieu de quoi il s'est embrouillé à me dire des choses qui n'aidaient pas à saisir sur l'instant l'importance de mon caprice, l'importance de ce moment, de cette nouvelle carapace qui se formait sur ma peau. Sur sa poitrine par une seule morsure toute ma haine, la violence retrouvée de mon enfance, le retour à l'impossibilité d'exprimer en mots mais seuls des actes sauvages et inconsidérés. Mais je n'ai pas eu les mots, pourquoi lui les aurait eu à ce moment-là, parce que lui en a quarante et une d'années derrière lui, et moi vingt-sept ? Oui cela m'a semblé être une bonne raison. Une bonne raison depuis le début de notre relation. Au fond l'adulte est un mythe, on ne passe pas sa vie à devenir un autre, mais à se rendre supportable à soi-même. Je tâte les murs et j'ai l'impression que je n'avais jamais remarqué comme tout s'effritait depuis toujours.

Les nuits suivantes ont été longues, et difficiles, il a fallu une nuit blanche à danser sans m'arrêter plus que je n'ai bu ou fumé, pour me dire que délier ne veut pas dire couper les liens, on peut garder un même fil d'un noeud délié. Mais la défusion est douloureuse. Douloureuse la nécessité de se rendre disponible à nouveau, de s'ouvrir à nouveau, de lâcher du lest. Douloureuse la nécessité de me détacher de mon homme, de le rendre amant simplement. Mon amant royal, mon tout premier amant malgré les dizaines et les dizaines d'avant. Et ce jour-là où je devais pleurer dans ses bras, je ne le savais pourtant pas que je pleurerais, j'ai exigé qu'il m'apporte des fleurs, il ne m'avait jamais offert de fleurs - je ne savais pas pourquoi des fleurs. Puis j'ai compris plus tard, quelques jours plus tard, que les amants se doivent d'offrir des fleurs. Mon inconscience lui assignait le nouveau rôle d'amant, comme s'il était à la recherche de repères orthonormés. Il a dans le rôle de l'amoureux trop d'espoir possible, trop de perspectives ouvertes. Quand j'ai eu à choisir entre deux nuits, deux dates auxquelles il pourrait venir dormir chez moi, ma première réaction a été de me réjouir et de choisir celle qui me convenait le mieux. La seconde a été la révolte, et pourquoi pas les deux. De l'amoureux on espère, on attend. De l'amant on exige.

Posté par Lolabrok à 00:33 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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